Je me souviens qu'un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l'on n'attendait pas et que l'on n'identifie pas aussitôt, m'est passé par l'esprit et m'a donné, lui aussi, de l'étonnement. Je crois que d'abord, une rime est venue lui faire écho, le mot soie ; non pas tout à fait arbitrairement, parce que le ciel d'été à ce moment-là, brillant, léger et précieux comme il l'était, faisait penser à d'immenses bannières de soie qui auraient flotté au-dessus des arbres et des collines avec des reflets d'argent, tandis que les crapauds toujours invisibles faisaient s'élever du fossé profond, envahi de roseaux, des voix elles-mêmes, malgré leur force, comme argentées, lunaires. Ce fut un moment heureux ; mais la rime avec joie n'était pas légitime pour autant.
Philippe Jaccottet extrait de : à la lumière d'hiver
Chemins, taches rouges des sédums, lianes des clématites sauvages, chaleur du soleil couchant. (Noté d'abord cela, pour ne pas oublier l'intensité singulière de ces instants.) Aussitôt après : Ces taches rousses sur les rochers - comme on parle de lune rousse -, comme des morceaux de toison, de la toison du soleil couchant ; et puis ce lien entre chemin et chaleur, une chaleur émanée du sol ; et le chemin une sente plutôt qu'un chemin, "la sente étroite du Bout du Monde", mais justement pas du bout du Monde : d'ici, de tout près, sous les pas. ( Non dans un livre.) Tendre trace silencieuse laissée par tous ceux qui ont marché là longtemps, trace des vies et des pensées qui sont passées là, nombreuses, diverses, traces de bergers et de chasseurs d'abord - Et il n'y a pas si longtemps encore -, puis de simples promeneurs, d'enfants, de rêveurs, de botanistes, d'amoureux peut-être... le temps humain qui inscrit ses lignes souples dans le sol.