Douceur
Douceur,
Je dis : douceur.
Je dis : douceur des mots
Quand tu rentres le soir du travail harassant
Et que des mots t'accueillent
Qui te donnent du temps.
Car on tue dans le monde
Et tout massacre nous vieillit.
Je dis : douceur,
Pensant aussi
A des feuilles en voie de sortir du bourgeon,
A des cieux, à de l'eau dans les journées d'été,
A des poignées de main.
Je dis : douceur, pensant aux heures d'amitié,
A des moments qui disent
Le temps de la douceur venant pour tout de bon,
Cet air tout neuf,
Qui pour durer s'installera.
Eugène Guillevic Terre à bonheur
Chanson d'aube
A travers les grands arbres
le ciel a rajeuni
Brouillards dans la vallée
pâleur sur les sommets
L'étoile du berger
allume son fanal
Les nuages en sari
comparent leurs moirures
Le soleil a trouvé
la couleur qu'il cherchait
*
Michel Butor
Sous l'écorce vive
Éditions de Fallois
Nneka Book of job
La voix
Une voix, une voix qui vient de si loin
Qu'elle ne fait plus tinter les oreilles.
Une voix, comme un tambour, voilée,
Parvient pourtant distinctement jusqu'à nous.
Bien qu'elle semble sortir d'un tombeau
Elle ne parle que d'été et de printemps.
Elle remplit le corps de joie,
Elle allume aux lèvres le sourire.
Je l'écoute. Ce n'est qu'une voix humaine
Qui traverse les fracas de la vie et des batailles,
L'écroulement du tonnerre et le murmure des bavardages.
Et vous ? Ne l'entendez-vous pas ?
Elle dit : "La peine sera de courte durée".
Elle dit : " La belle saison est proche ".
Ne l'entendez-vous pas ?
Robert Desnos (19900-1945) Contrée
La solitude
O que j'aime la solitude !
Que ces lieux sacrés à la nuit,
Eloignés du monde et du bruit,
Plaisent à mon inquiétude !
Mon dieu ! Que mes yeux sont contents
De voir ces bois, qui se trouvèrent
A la nativité du temps,
Et que tous les siècles révèrent,
Etre encore aussi beaux et verts,
Qu'aux premiers jours de l'univers !
Saint-Amant (1594-1661) Poésies
Pierre Albert-Birot Le silence
Ni ombre ni lumière
Pas un mot
On tend la main pour cueillir le silence
C’est le silence
Qui prend la main.
Jean-Pierre Duprey A la grimace
Allez-vous-en, vous n’êtes pas joués ! Il fait si noir qu’on n’a jamais gravé les cartes. Allez-vous-en, on vous a joués. Le soleil n’a jamais fait partie des livraisons du jour et la terre n’est qu’une ride de vieillesse. Celui qui aime l’atome ne mange que du néant. Celui qui croit prendre un chemin ne prend que son corps par la fatigue.
J’avais pourtant trouvé de la viande dans les statues…et quelque chose de touchable qui s’insérait, ne quittait jamais la main, cette main, ma main.
Mais la main, l’ombre d’un geste, n’avait jamais quitté cette sépulture anticipée, ce grand dortoir des autres, peuplé, peuplé…
D’un grand fauteuil qui n’invite personne…
D’une clef oeuvrée qui n’explique rien,
Trouvée dans la main
D’un pensionnaire de la maison détruite, quelqu’un payé très cher pour rien.
Et dans un coin du sommeil des autres, lui, là-bas, sa peau se déplace. A quoi t’entraînes-tu ? Qui donc te rêve ? Il n’a rien vu, rien entendu ; son corps l’avait porté à la dernière dimension nocturne, jusqu’à l’issue du dernier hasard.
Le dernier hasard…Un grand brouillard en place. En avant, drapeau noir ! Les démons, on vous somme, plus d’hésitation ! L’habitude de la réalité exige une belle autorité.
Moi, je n’aurais jamais dû me prendre les pieds dans cette galaxie !
Paul Eluard (1895-1952)
"Il faut peu de mots pour exprimer l'essentiel"
