Projet de préface
Certes, ils ont raison : le poète est de son temps ou avec son temps, ou encore contre son temps - dans le temps toujours.
Que le poète vive et meure et s'ennuie et chante, c'est sa façon de participer au tremblement. Il ne chante pas en choeur. Il est le Choeur. Il fournit les gestes dramatiques, fabrique des sanglots en série, ouvre, par lui et en lui, la brèche primordiale. Il relève les choses oubliées, il désespère de ce dont on ne désespère pas ; il s'ennuie de ce dont on a oublié de s'ennuyer ; mais il espère aussi des choses qu'on a oublié d'espérer. Il touche des réels que l'on croyait évanouis. La poésie meurt de ne pouvoir mourir.
Mais, alors que les mots sont vides, que ferait le poète s'il n'obéissait qu'aux mots, aux mots d'ordre ? Ces mots dont on a plein la bouche, mais qui ne sont point formés de salive de bouche ; qui provoquent ou attirent le sang, mais qui ne sont guère sang ?
Certes, le poète a sa place dans le monde. Et c'est alors qu'il crie les choses les plus obscures, qu'il semble le plus absent, et le plus lointain, qu'il a réalisé sa mission.
Benjamin Fondane
Benjamin Fondane Poèmes retrouvés 1925-1944 Edition sans fin Ed Parole et Silence